Vendredi 17 novembre, 14h rassemblement devant l'Assemblée Nationale.
Nous sommes environ 300 étudiants et lycéens à nous réunir à coté de l'Assemblée Nationale sur une petite place pour protester contre la LRU. Les chants rituels sont entonnés, les slogans récités, quelques banderoles déployées... Des barrières, des gendarmes mobiles équipés comme d'habitude (bouclier, casque porté à la ceinture, matraque rangé le long du tibia, masque à gaz pour certains...), des flics en civil, certains nous filment ou nous prennent en photo, et des journalistes filment à leur tour, photographient, posent des questions à quelque-uns. Tout cela peut donc paraître ce qu'il y de plus banal. Quoi que. En me posant sur une barrière, à regarder ce qui se passait autour de moi et en me rappelant une discussion que j'avais eu le matin même avec un sympathisant de l'UNI favorable à la loi et opposé au blocage des facs, j'ai ressenti, comme jamais cela m'était arrivé, la violence du système démocratique. J'explique. Si j'étais présent à cet endroit, à ce moment, c'est simplement que je m'oppose à une loi qui place l'économie, le profit, l'argent - « du gris, du sale » écrivait Mallarmé - au-dessus du savoir, de la recherche, de l'épanouisement personnel et intellectuel. Une loi qui, notamment en accueillant plus largement les entreprises dans le fonctionnement et les prises de décisions de la fac (et moins les étudiants), pense l'université uniquement comme un lieu d'intégration au circuit économique en méprisant l'apprentissage d'un savoir pour lui-même, la formation d'une culture ou encore l'épanouissement personnel des étudiants. Les filières qui n'ont pas de bons rendements économiques vont donc être, petit à petit, réduites en nombre, voire supprimées. Ce sera le cas pour les miennes : je fais un double cursus arts plastiques-esthétique. Comme je l'indiquais, j'avais discuté le matin-même avec un étudiant de droite, on échangeait tranquillement nos points de vue et selon lui, c'est bien de faire ce qui nous intéresse mais il faut tout de même que ça aboutisse à une profession, à gagner de l'argent, à rentrer dans le circuit économique. Et de toute façon, en élisant Mr Sarkozy président de la république, la majorité des français ont choisi cette loi ; elle est issue d'un procédé démocratique, elle est donc indiscutable et quiconque s'y oppose est anti-démocratique et donc a tort. Du coup, accoudé sur les barrières qui me séparait de l'Assemblée Nationale, filmé par la police comme un coupable potentiel, j'ai compris à quelle point je suis, comme tous ceux autour de moi, méprisé par la société. En suivant la pensée du sympathisant de l'UNI, la majorité des français a décidé que mes études étaient inutiles car non-rentables, et que j'ai donc tort de les suivre car on ne peut qu'avoir tort de s'opposer à la sainte majorité. Ainsi, au rassemblement, les barrières permettaient de distinguer ceux qui avaient tort : les étudiants anti-démocratiques, surement immatures et fainéants, et ceux qui avaient raison : les militaires qui défendent l'ordre publique, les hommes politiques élus, des bourgeois agacés car contraints de faire un petit détour à cause de sales jeunes qui défendent leurs études. Les journalistes, eux, pouvaient changer de cotés, étant considérés comme « neutre ». Remarquons que leurs caméras sont presque toujours dirigées face aux étudiants, les images renvoient donc le point de vue des gendarmes et non celui des étudiants, le téléspectateur ou le lecteur s'identifiera donc plus facilement au militaire qu'à l'étudiant. L'image a toujours un point de vue qui n'est jamais totalement neutre. Les journalistes, habitués à maltraiter l'information (je ne m'y étendrai pas), pourront donc le soir-même montrer à des millions de français comment nous, étudiants, avons tort. C'est comme s'ils leur disaient « Regardez comme ils ont torts ces étudiants osant s'opposer à ce que vous avez choisi. Heureusement l'armée est là pour protéger votre volonté juste, réfléchie et raisonnable. Car vous, vous avez raison et continuez d'avoir raison. ». Le pouvoir en place, aidé par ses amis journalistes, est vraiment doué pour marginaliser ceux qui s'opposent à lui (cheminots, fonctionnaires, intermittents du spectacle...). Nous devons donc subir des lois écrites et votées par des personnes incompétentes (la première formation à changer est peut-être bien celle de nos hommes politiques), avec des oeillères leur permettant de ne voir que l'intérêt économique d'une réforme et élues par une majorité de français pour la plupart désinformés. Je rappelle que la condition d'étudiant est, elle, propice à ce retour sur soi dans le contexte politique, entre autres, et c'est sans doute cela qui gênent nos gouvernants : nous nous donnons les moyens de réfléchir à ce qu'ils entreprennent et de le remettre en cause. Quelle idée! Quelle idée de se révolter! Quelle idée d'avoir tort! C'est ce que doit penser la fameuse majorité, « celle qui se met une plume dans le cul parce que c'est la mode » et qui nous invite à être anti-démocratique.
Jibé

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