Voici un texte rédigé par Thomas, étudiant d'anthropologie rattaché à l'université de Nanterre et qui a assisté à l'intervention des forces de l'ordre en ce même lieu, mardi matin, pour rétablir l'accès aux bâtiments.
VIOLENCE DES ECHANGES EN MILIEU ETUDIANT
On a beaucoup parlé de l’intervention musclée des forces de l’ordre sur le campus de Paris-X Nanterre. Certains ont dénoncé, d’autres ont justifié le recours à la force pour déloger les étudiants qui entravaient l’accès à l’établissement. Ou plutôt des établissements car une fraction importante des étudiants grévistes, une cinquante environ, étaient postés à l’entrée d’un bâtiment particulier, celui de droit. On a par contre peu parlé des violences parfois physiques mais surtout verbales, symboliques, entre les étudiants pro-blocage et ceux qui lui étaient hostiles. Ces violences n’ont pas seulement été l’expression d’une tension sur la question du blocage ou de la loi LRU, elles traduisent plus profondément la vigueur des clivages sociaux, des lignes de fractures entre les différentes composantes de la société française (la « France d’en haut » contre la « France d’en bas »), qui affectent aussi le monde étudiant. On pourrait croire, si l’on se fiait à l’image que se donne la société de consommation de sa propre jeunesse, à travers ses séries télévisées ou ses divertissements, que celle-ci constitue une sorte d’isolat relativement homogène, étranger aux antagonismes qui structurent par ailleurs le reste de la société. Ce qui s’est passé à Nanterre mardi matin démontre qu’il n’en est rien.
Dès 7h30, les étudiants mettent en place les piquets de grève à l’entrée du bâtiment de droit. Vers 8h30-9h, une masse d’étudiants commencent à se rassembler et vient faire face aux étudiants grévistes. A travers l’apparence physique des uns et des autres, on voit déjà deux mondes s’affronter. Grands manteaux en cachemire ou en trench, cheveux longs impeccablement coiffés ou courts avec la raie sur le côté, pantalons, chaussures en cuir et sacoches portées à l’épaule chez les étudiants hostiles au blocage. Blousons, cheveux courts, parfois longs ou mi-longs mais alors négligemment attachés en queue de cheval, sweat-shirt à capuche, survêtement, sac à dos, baskets chez les étudiants grévistes. Les propos échangés traduisent aussi cet affrontement. Face au « laisser-nous étudier » des étudiants anti-blocage répond le « Université publique, gratuite et populaire » des étudiants pro-blocage qui prennent bien soin d’insister sur le « populaire » de la formule. « Université accessible » et en face « université accessible à tous ». Quelques invectives aussi sont échangées, se transformant parfois en slogan : « Aristos au boulot » ou « Bourgeois cannibales » d’un côté, « Sales pauvres » ou « Futurs chômeurs » de l’autre. Doigts d’honneur, provocations, insultes se multiplient. Des coups sont échangés, entre quelques-uns uns des militants les plus acharnés des deux camps. Certains n’hésitent pas à jeter des projectiles contre les étudiants grévistes, des fruits, parfois même de la viande. D’autres brandissent le Code civil. Quand les forces de l’ordre interviennent, des étudiants anti-blocage commencent à scander : « CRS, CRS ! » ou encore « CRS chargez ! ». Des salves d’applaudissements, des cris de joie accompagnent la charge des gendarmes mobiles. Une partie des locaux est finalement débloquée. Curieuse mise en scène. Une poignée d’étudiants grévistes résistent, et les forces de l’ordre décident de former un cordon de sécurité autour. Celles-ci dessinent une sorte de demi-cercle autour des étudiants grévistes, alignés contre le mur, pendant que la foule, moins agitée depuis l’intervention, observe, derrière le cordon. En même temps un couloir est formé pour garantir l’accès au bâtiment. Certains étudiants anti-blocage se précipitent, sous les applaudissements de certains ou les huées d’autres, qui n’hésitent pas à leur jeter des poignées de terre, en désespoir de cause. Symboliquement, les plus mobilisés des étudiants anti-blocage décident de tenir une AG dans les locaux nouvellement « libérés », pendant que les forces de l’ordre campent à l’entrée. D’autres plus modérés sont toutefois choqués par ce qui a pu se produire. Plusieurs étudiants grévistes sont blessés, ou ont reçu du gaz lacrymogène dans les yeux. Un fourgon de sapeur-pompiers intervient. Les esprits vont progressivement se calmer.
Les choix disciplinaires, les orientations décidées, ne sont pas seulement l’expression du libre-arbitre de chacun mais aussi le reflet de caractéristiques sociales particulières. Nanterre est un carrefour entre plusieurs univers sociaux. Celui des quartiers aisés de l’Est parisien, où les jeunes étudiants se destinent au droit ou à l’économie quand ils arrivent en faculté. Celui des quartiers plus populaires du Nord-Ouest parisien, où les jeunes étudiants se destinent aux sciences humaines, à l’ethnologie, à la sociologie, etc. Déjà la veille, lors d’une assemblée générale qui avait rassemblé plusieurs milliers d’étudiants, une étudiante en droit était venue expliquer à la tribune que, certes les étudiants des filières comme la sociologie, l’ethnologie, la psychologie avaient raison de se mobiliser contre ce projet de loi et même de bloquer leur bâtiment s’ils considéraient que la LRU pouvait avoir un impact négatif sur leurs filières propres mais qu’ils n’avaient pas à « prendre en otage » les étudiants en droit car eux n’étaient pas concernés par cette loi, n’en connaîtraient pas les retombées négatives. On peut voir combien l’image d’une société étudiante solidaire et relativement étrangère aux conflits, aux problèmes sociaux qui structurent le marché du travail, les rapports quotidiens entre classes sociales est éloignée de la réalité. Au contraire, la violence des échanges entre étudiants nous renvoie l’image des tensions latentes qui travaillent notre société.
Thomas, élève en anthropologie

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