vendredi 14 décembre 2007

Enseignants vs. président : la guerre est ouverte à Paris 7

L'université Paris 7 (sites Jussieu, Javelot, Paris Rive Gauche) est le théâtre d'un conflit grandissant entre divers enseignants et le président de l'université, Guy Cousineau. Ce dernier fait partie des signataires de la tribune de présidents d'université en faveur de la LRU, dans le Monde d'il y a quelques semaines, et il ne cache plus sa désapprobation vis-à-vis de l'action de certains personnels, qu'il accuse - oh infamie - de collaborer avec les étudiants grévistes, voire d'exprimer peut-être un peu trop fort leur opposition à la loi d'autonomie. Le conflit a éclaté au grand jour après le blocage du Conseil d'administration de Paris VII le mardi 11 décembre par des étudiants et personnels. Quelques extraits pour donner une idée de l'ambiance :

MESSAGE DU PRESIDENT AUX PERSONNELS ET ETUDIANTS DE L'UNIVERSITE - 11 décembre, 20h11

Le conseil d'administration de l'université, qui devait se réunir aujourd'hui à partir de 14h, en a été empêché par une centaine d'individus dont les insultes et le comportement violent ont pu être constatés par les membres du conseil.
Le plus lamentable, dans ce triste moment pour le fonctionnement démocratique de notre université, est le soutien visible qui leur a été apporté par quelques professeurs élus au CA et au CEVU. Ils se sont montrés, dans cette occasion, totalement indignes de siéger dans nos instances.
Le conseil d'administration sera convoqué à nouveau mardi prochain avec le même ordre du jour et dans des conditions qui interdiront toute nouvelle agression.
Guy Cousineau

MESSAGE D'ETIENNE TASSIN, PROF UFR SCIENCES SOCIALES à une liste restreinte comprenant des labos et la présidence - mardi 11 décembre, 23h09

Bonsoir,
Je viens de prendre connaissance du message du président aux enseignants et étudiants de l'université (mardi 11 décembre, 23h).
Je lui laisse le soin de l'appréciation du comportement des étudiants. J'aurais souhaité qu'il dise aussi un mot de son propre comportement. Sous prétexte que des enseignants, des personnels administratifs et des étudiants de l'université investissent la salle du conseil au moment du CA, il s'abstient de venir les rencontrer et les écouter. Fuir les premiers concernés par cette réforme au motif qu'ils agissent illégalement contre une réunion qui prétend mettre ladite réforme en œuvre sans les avoir écoutés, n'est ni courageux ni "démocratique" ; c'est irresponsable. Une dizaine de membres élus du CA se sont vus refuser à plusieurs reprises toute information sur le lieu de repli où le conseil était supposé se tenir et l'on n'a même pas jugé nécessaire de les informer des solutions de substitution envisagées par la suite. Bel exemple de démocratie ! Doit-on, par ailleurs, accepter qu'une université soit aux mains de dizaines de vigiles vêtus de noir avec oreillettes et talkie-walkie interdisant aux membres élus des conseils de se rendre sur les lieux de leur activité sous prétexte de la présence chahuteuse de quelques étudiants ? Cette irakisation des Grands Moulins par des forces dites de sécurité est-elle digne d'une université française consacrée à la formation et à la recherche?

Je m'insurge surtout avec la plus extrême vigueur contre les propos insultants adressés aux enseignants-chercheurs élus des conseils qui "se sont montrés, dans cette occasion, totalement indignes de siéger dans nos instances". Ces propos sont déplacés, insultants, calomniateurs. L'indignité s'y révèle pour le coup à sa juste place. Cette phrase témoigne d'un total aveuglement quant aux faits et à l'interprétation de la situation. Mais aussi et surtout du profond mépris dans lequel sont tenus les enseignants-chercheurs qui se battent pour préserver un peu de liberté de pensée dans cette course à la reconnaissance ministérielle. Le CA du 3 juillet a pris position à la quasi-totalité des présents pour examiner avec prudence un projet de réforme dont l'application constituerait un renoncement grave, et irréversible, aux principes fondateurs de l'université française, de l'enseignement et de la recherche, et imposerait à celle-ci un mode de fonctionnement qu'aucune université au monde (pas même aux Etats-Unis) n'a à ce jour adopté. Au lieu de lancer une grande discussion entre personnels de l'université pour procéder à un examen critique de cette mesure si étrangère dans ses intentions comme dans ses modalités aux intérêts de l'université, et ouvrir ainsi un débat qui aurait pu être aussi intéressant que fécond, le président s'est efforcé de devancer sa mise en application en court-circuitant toute tentative de réflexion commune, faisant le jeu de la précipitation qui tient lieu de politique à l'actuel gouvernement.
Il offre ainsi la plus navrante caricature du type de gestionnaire autocratique qui est dorénavant appelé à se substituer aux présidents d'université par l'effet de cette loi LRU.

Pourquoi en est-on arrivé à une situation où il est devenu inconvenant et "indigne" de rappeler que l'université est une communauté scientifique et pédagogique qui comprend des étudiants, des personnels administratifs et techniques et des enseignants-chercheurs et qu'à ce titre elle ne saurait être "gouvernée" — d'aucune manière, et surtout pas à la manière d'une PME ou d'un régiment d'infanterie.

Convoquer un autre CA la semaine prochaine sans avoir entendu la leçon de cet après-midi ni donc proposer une réunion de travail des trois conseils est le signe d'un coupable entêtement.

Etienne Tassin

Réponse du Président de Paris 7 au mail d’Etienne Tassin à la même liste restreinte : mercredi 12 décembre 9h11

Bonjour,
je pense que vous êtes parfaitement capables de relever sans moi la totale hypocrisie du discours de Monsieur Tassin.
Après avoir planifié, avec quelques collègues dont un ancien candidat à la présidence de l'université, l'invasion du CA,
il vient se plaindre qu'il ne se soit pas déroulé dans les règles.

Parmi les destinataires de sa lettre et de ma réponse, figurent au contraire des personnes qui avaient demandé à être
reçues en délégation, conformément à nos statuts. Ils pourront témoigner que j'avais répondu à leur demande dans un mail
que je reproduis ci-dessous :
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Cher collègue,
Merci pour cette réponse rapide.
Notre demande émane d'enseignants-chercheurs des UFR Sciences sociales, GHSS, LAC et Eila. Nous souhaiterions qu'une délégation puisse être reçue pendant une quinzaine de minutes à partir de 14h30, afin de vous faire part d’une motion au sujet des nouveaux statuts de l’Université mis à l'ordre du jour du CA d'aujourd'hui.
Bien évidemment, nous nous engageons à quitter les lieux au terme de cette audition pour laisser se poursuivre la réunion du CA.
Voici la liste des personnes qui composeraient cette délégation :
Numa Murard, PR, Sciences sociales
Fabienne Hanique, MCF, Sciences sociales
Christian Du Tertre, PR GHSS
Monique Fort, PR GHSS
Jean Delabroy, PR LAC
Régis Salado, MCF LAC
Claribel Le Beller, MCF Eila
Florence Binard, MCF, Eila
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Chers collègues,
je vous remercie de cette proposition. Elle sera soumise aux membres du CA dès que le
quorum sera atteint, ce qui devrait permettre de vous recevoir à partir de 14h30 si la
CA donne son accord.
Bien cordialement,
Guy Cousineau
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La réception de cette délégation a bien entendu été empêché de même que l'ensemble de la réunion du CA,
par l'agression que Monsieur Tassin revendique.
Un président et un conseil d'administration ont l'impératif absolu de ne pas se soumettre devant les violences.
La participation d'enseignants à ces violences est particulièrement indigne, je le répète.
Bien sincèrement,
Guy Cousineau

Message de Numa Murard (PR UFR Sciences sociales) en réaction aux mails du Président (liste restreinte) : mercredi 12 décembre 10h06


Cher(e)s collègues,
Je faisais partie de la délégation qui devait être reçue par le CA et puis donc apporter mon témoignage. Je regrette que les choses ne se soient pas déroulées pacifiquement comme c'était régulièrement le cas lorsque je siégeais au CA sous les Présidences de Dedonder et Delamar, qui recevaient régulièrement des délégations d'enseignants et/ou d'étudiants lorsqu'il y avait une difficulté à résoudre. Ce dialogue avec la communauté universitaire n'a jamais cessé et n'a jamais empêché le bon fonctionnement des instances.

Le fait est que le CA a pratiqué la politique de la chaise vide en ne rejoignant pas la salle du conseil ou les attendaient les membres de la délégation avec un groupe d'enseignants et d'étudiants qui les accompagnaient. Je peux témoigner que les étudiants présents n'étaient ni agressifs, ni violents, plutôt joyeux et moqueurs.

Il est inacceptable de qualifier d'hypocrite la conduite d'un membre élu du CA qui est par ailleurs un collègue dévoué à ses responsabilités, écouté et respecté de la communauté universitaire en particulier pour la clarté et l'honnêteté de ses prises de position. J'ai été désagréablement surpris, en arrivant dans la salle où le CA se réunissait en catimini au lieu d'engager le dialogue, de constater que plusieurs collègues connus et appréciés de longue date me regardaient comme si j'étais un ennemi.

Nous devons au plus vite nous ressaisir et rétablir, par delà les différences d'orientation et de sensibilité qui caractérisent toute communauté plurielle, la collégialité sans laquelle nos instances risquent de perdre, sinon leur légalité, du moins leur légitimité. Pour renouer le dialogue, la première chose à faire est la réception par le CA, dès la semaine prochaine, d'une délégation d'enseignants-chercheurs et d'une délégation d'étudiants. J'ose espérer que cette mesure permettrait de passer outre le mauvais procès fait à notre collègue, sans doute sous le feu d'une mauvaise et passagère inspiration.

Numa Murard

Réponse d’Etienne Tassin au mail du Président (liste restreinte): mercredi 12 décembre 13h22

Bonjour,

Après l'insulte, l'accusation!
Revenons aux faits et aux principes. Et donc au sujet.

Les faits : je ne peux guère "revendiquer l'agression" dont le CA a, paraît-il, fait l'objet, étant moi-même une des parties "agressées". Mais surtout, j'ai 1) accompagné la constitution de la délégation des enseignants-chercheurs qui a demandé à être reçu au CA ; 2) j'ai, depuis plus d'une semaine, mis en garde les étudiants (au moins ceux du site Javelot avec lesquels je suis en discussion continuelle) contre le caractère contre-productif d'un blocage forcé du CA. Je les ai au contraire invités à manifester leur désaccord discrètement pour laisser le soin aux enseignants-chercheurs d'exprimer eux-mêmes leur insatisfaction. 3) je suis intervenu (sur le palier du 4ème étage) auprès des trois ou quatre étudiants qui souhaitaient envahir les locaux pour leur répéter combien cette action était inappropriée (et après avoir dit au Vice-président du CA combien j'étais choqué de voir les élus du CA empêchés de rejoindre leurs collègues par des vigiles).
Bref, j'ai toujours souhaité que ce CA puisse se tenir pour traiter des affaires courantes de l'université et que les points concernant la LRU soient remis après examen critique commun des nouveaux statuts par les trois conseils. Position assez modestement révolutionnaire mais, semble-t-il, radicalement hypocrite!
A vrai dire, qui a fréquenté un peu le mouvement étudiant de ces dernières semaines sait bien qu'une grande majorité d'entre eux agit avec un étonnant civisme et une grande intelligence de la situation (dont on aurait beaucoup à apprendre) et que ceux-là, présents hier, n'étaient évidemment ni agressifs ni menaçants. Seule une petite dizaine des autres souhaitaient en découdre, et encore, avec bonhomie. La peur n'est jamais bonne conseillère.

Quant aux principes ils sont simples : une décision est démocratique non pas quand elle a recueilli une majorité de voix mais quand elle est le fruit d'une délibération publique, laquelle suppose d'accepter que soient entendus ceux que l'institution a tendance a priver de parole. Une consultation électronique n'a non seulement rien de démocratique - sinon d'être une caricature de démocratie -, elle est même proprement anti-démocratique puisqu'elle substitue le décompte des voix obtenu sans délibération publique à la discussion critique qui, seule, donne sa légitimité au résultat. Bref, sans débat contradictoire, et sans les conflits que ces débats recèlent inévitablement, nous ne sommes pas dans une université mais dans une PME ou un peloton de CRS. Accepter ces débats, avec les risques que cela comporte de débordements, c'est le B.A BA d'une communauté de "chercheurs de vérité" (John Dewey). Le CA d'hier était une occasion pour ce débat. J'espère que le président saura instaurer les conditions pour qu'il ait lieu demain. L'université en a plus que besoin.

Etienne Tassin

Réponse du Président au mail d’Etienne Tassin (liste restreinte) : mercredi 12 décembre 15h37

Je n'ai rien à ajouter à ce que j'ai déjà dit. J'aimerais avoir des adversaires qui aient le
courage d'assumer leurs actes.
GC

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Guy Cousineau est un ancien professeur d'informatique de l'ENS Paris. Il semblerait qu'il y a bien appris le déni de démocratie ...

Anonyme a dit…

Suite de l'histoire avec le CA appelé à nouveau le 18 décembre, qui s'est déroulé dans la Sorbonne bien gardée et non plus à Paris 7.
Je reproduis un message du président envoyé à tous les personnels et étudiants et un message d'Etienne Tassin envoyé à une liste restreinte d'enseignants de l'Ufr de Sciences Sociales de P7

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MESSAGE DU PRESIDENT AUX PERSONNELS ET ETUDIANTS DE L'UNIVERSITE
19 décembre

Le Président,

Le conseil d'administration de l'université s'est tenu hier mardi 18 décembre 2007. Il a d’abord examiné le budget initial pour l'année 2008 et l’a adopté à l’unanimité.

Christian du Tertre, président de la commission de concertation, a alors été invité à rejoindre l’assemblée. Le Conseil d’Administration a ensuite reçu et entendu deux délégations, l'une composée de 2 enseignants-chercheurs, l'autre de 3 étudiants.

Le CA a ensuite longuement débattu de la composition du futur conseil d'administration. Il a adopté par 29 voix pour, 3 contre et une abstention la composition suivante : 28 membres, dont 7 professeurs et assimilés, 7 maîtres-de-conférences et assimilés, 3 personnels BIATOSS, 4 étudiants et 7 personnalités extérieures.

Les élections aux 3 conseils de l'université pourront donc se dérouler au premier trimestre 2008. Du fait du report du CA, un léger décalage est nécessaire par rapport aux dates qui avaient été envisagées initialement. Les élections des représentants étudiants auront lieu en février et les élections des représentants des personnels auront lieu en mars.

La commission dirigée par C. du Tertre étudiera le projet de statuts élaboré par la commission des affaires générales et organisera la concertation. Il devra s’entourer de personnes de sensibilités différentes sur la loi LRU et débuter les travaux à partir de la rentrée de janvier.

Je vous souhaite à tous de très bonnes fêtes de fin d'année.


Guy Cousineau
Président de l'Université Paris-Diderot - Paris 7


De : Etienne Tassin
Date: 18 Décembre
Objet : un CA démocratique


Bonsoir,

J'ai quitté le CA vers 17h15 après l'intervention musclée de quatre vigiles pour expulser un étudiant élu qui avait commis le crime de demander la parole alors qu'il n'avait pas émargé (et en me faisant bousculer au passage avec le commentaire d'un des vigiles : " Toi, tu te casses !", parce que je me mettais en travers de leur chemin).
Ils sont devenus fous.
Autant Sylvain Fourmond que le président.
Sur le moment, personne d'autre n'a réagi dans la salle!
J'ai crié au scandale, le président m'a apostrophé pour me faire taire.
Cette scène digne de l'ordinaire fasciste avait été comiquement précédée d'un exposé sentencieux et véhément de Philippe Jaworski sur le caractère très démocratique de la gestion de la réforme par le président. La preuve en était aussitôt donnée.
Je pense que je vais démissionner du CA. Impossible de cautionner plus longtemps cette odieuse mascarade de la peur.
Je crois vraiment qu'il sont devenus fous.
Je retourne lire Platon.